Aimé Césaire, Cahier d'un retour au pays natal
Extraits


 
Révoltes Violence et cris Négritude



Flics et flicaillons

Verbalisez la grande trahison loufoque, le grand défi mabraque et l'impulsion satanique et l'insolente dérive nostalgique de lunes rousses, de feux verts, de fièvres jaunes...

Parce que nous vous haïssons, vous et votre raison, nous nous réclamons de la démence précoce, de la folie flambante, du cannibalisme tenace.

Comptons :

la folie qui se souvient

la folie qui hurle

la folie qui voit

la folie qui se déchaîne

Assez de ce goût de cadavre fade !

Ni naufrageurs. Ni nettoyeurs de tranchée. Ni hyènes. Ni chacals. Et vous savez le reste :

Que 2 et 2 font 5

Que la forêt miaule

Que l'arbre tire les marrons du feu

Que le ciel se lisse la barbe

Et cetera, et cetera...

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Va-t-en, lui disais-je, gueule de flic, gueule de vache, va-t-en je déteste les larbins de l'ordre et les hannetons de l'espérance. Va-t-en mauvais gris-gris, punaise de moinillon.

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Au bout du petit matin, cette ville plate — étalée, trébuchée de son bon sens, inerte, essoufflée (...) embarrassée, rognée, réduite, en rupture de faune et de flore.

Au bout du petit matin, cette ville plate — étalée...

Et dans cette ville inerte, cette foule criarde si étonnamment passée à côté de son cri comme cette ville à côté de son mouvement, de son sens, sans inquiétude, à côté de son vrai cri, le seul qu'on eût voulu l'entendre crier parce qu'on le sent sien lui seul ; parce qu'on le sent habiter en elle dans quelque refuge profond d'ombre et d'orgueil, dans cette ville inerte, cette foule à côté de son cri de faim, de misère, de révolte, de haine, cette foule si étrangement bavarde et muette.

Dans cette ville inerte, cette étrange foule qui ne s'entasse pas, ne se mêle pas : habile à découvrir le point de désencastration, de fuite, d'esquive. cette foule qui ne sait pas faire foule, cette foule, on s'en rend compte, si parfaitement seule sous ce soleil (...)

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Et ni l'instituteur dans sa classe, ni le prêtre au catéchisme ne pourront tirer un mot de ce négrillon somnolent, malgré leur manière si énergique à tous deux de tambouriner son crâne tondu, car c'est dans les marais de la faim que s'est enlisée sa voix d'inanition (un-mot-un-seul-mot et je-vous-en-tiens-quitte-de-la-reine-Blanche-de-Castille, un-mot-un-seul-mot, voyez-vous-ce-petit-sauvage-qui-ne-sait-pas-un-seul-des-dix-commandements-de-Dieu)
 
 

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je lis bien à mon pouls que l'exotisme n'est pas provende pour moi
 
 

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l'homme-famine, l'homme-insulte, l'homme-torture on pouvait à n'importe quel moment le saisir le rouer de coups, le tuer — parfaitement le tuer — sans avoir de compte à rendre à personne sans avoir d'excuses à présenter à personne

un homme-juif

un homme-pogom

un chiot

un mendigot
 
 
 
 
 

Ce qui est à moi aussi : une petit cellule dans le Jura,

une petite cellule, la neige la double de barreaux blancs

la neige est un geôlier blanc qui monte la garde devant une prison

Ce qui est à moi

c'est un homme seul emprisonné de blanc

c'est un homme seul qui défie les cris blancs de la mort blanche

(TOUSSAINT; TOUSSAINT LOUVERTURE)

c'est un homme seul qui fascine l'épervier blanc de la mort blanche

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Commencer quoi ?

La seule chose au monde qu'il vaille la peine de commencer :

La Fin du monde parbleu.

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Au sortir de l'Europe toute révulsée de cris

les courants silencieux de la désespérance

au sortir le l'Europe qui se reprend et fière

se surestime

 

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Des mots ? quand nous manions des quartiers de monde,
quand nous épousons des continents en délire, quand nous
forçons de fumantes portes, des mots, ah oui, des mots ! mais
des mots de sang frais, des mots qui sont des raz-de-marée et
des érésipèles et des paludismes et les laves et des feux de
brousse, et des flambées de chair, et des flambées de villes...

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Accommodez-vous de moi. Je ne m'accommode pas de vous !
 
 
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Parfois on me voit d'un grand geste du cerveau, happer un
nuage trop rouge

ou une caresse de pluie, ou un prélude du vent,

ne vous tranquillisez pas outre mesure

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Que de sang dans ma mémoire ! Dans ma mémoire sont des
lagunes. Elles sont couvertes de têtes de morts. Elles ne sont
pas couvertes de nénuphars. Dans ma mémoire sont des
lagunes. Sur leurs rives ne sont pas étendus des pagnes de
femmes.

Ma mémoire est entourée de sang. Ma mémoire a sa ceinture
de cadavres !

et mitraille de barils de rhum génialement arrosant nos
révoltes ignobles, pâmoisons d'yeux doux d'avoir lampé la
liberté féroce

(les nègres-sont-tous-les-mêmes, je-vous-le-dis les
vices-tous-les-vices, c'est-moi-qui-vous-le-dis
l'odeur-du-nègre, ça-fait-pousser-la-canne

rappelez-vous-le-vieux-dicton :

battre-un-nègre, c'est le nourrir)

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Ou bien tout simplement comme on nous aime !

Obscènes gaiement, très doudous de jazz sur les excès
d'ennui.

Je sais le tracking, le Lindy-hop et les claquettes.

Pour les bonnes bouches la sourdine de nos plaintes enrobées
de

oua-oua. Attendez...

Tout est dans l'ordre. Mon bon ange broute du néon. J'avale
des baguettes. Ma dignité se vautre dans les dégobillements...

 
 

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Et ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des
bêtes brutes ; que les pulsations de l'humanité s'arrêtent aux
portes de la négrerie ; que nous sommes un fumier ambulant
hideusement prometteur de cannes tendres et de coton
soyeux
 
 

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Et sur ce rêve ancien mes cruautés cannibales :

(...)

Je me cachais derrière une vanité stupide le destin m'appelait
j'étais caché derrière et voici l'homme par terre, sa très
fragile défense dispersée,

ses maximes sacrées foulées aux pieds, ses déclamations
pédantesques rendant du vent par chaque blessure.

voici l'homme par terre

et son âme est comme nue

et le destin triomphe qui contemple se muer

en l'ancestral bourbier cette âme qui le défiait.
 
 

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Et moi, et moi,

moi qui chantais le poing dur

Il faut savoir jusqu'où je poussai la lâcheté.

Un soir dans un tramway en face de moi, un nègre.

C'était un nègre grand comme un pongo qui essayait de se
faire tout petit sur un banc de tramway. (...)

C'était un nègre dégingandé sans rythme ni mesure.

Un nègre dont les yeux roulaient une lassitude sanguinolente.

Un nègre sans pudeur et ses orteils ricanaient de façon assez
puante au fond de la tanière entrebâillée de ses souliers.

La misère, on ne pouvait pas dire, s'était donné un mal fou
pour l'achever. (...)

Et l'ensemble faisait parfaitement un nègre hideux, in nègre
grognon, un nègre mélancolique, un nègre affalé, ses mains
réunies en prière sur un bâton noueux. Un nègre enseveli
dans une vieille veste élimée. Un nègre comique et laid et des
femmes derrière moi ricanaient en le regardant.

Il était COMIQUE ET LAID,

COMIQUE ET LAID pour sûr.

J'arborai un grand sourire complice...

Ma lâcheté retrouvée !

Je salue les trois siècles qui soutiennent mes droits civiques
et mon sang minimisé.

Mon héroïsme, quelle farce !

Cette ville est à ma taille.

Et mon âme est couchée. Comme cette ville dans la crasse et
dans la boue couchée.

Cette ville, ma face de boue.
 
 

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et le fouet disputa au bombillement des mouches la rosée
sucrée de nos plaies.
 


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mais ils savent en ses moindres recoins le pays
de souffrance

ceux qui n'ont connu de voyages que de
déracinements

ceux qu'on domestiqua et christianisa

ceux qu'on inocula d'abâtardissement

tam-tams de mains vides

tam-tams inanes de plaies sonores

tam-tams burlesques de trahison tabide

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ma négritude n'est pas une pierre, sa surdité
ruée contre la clameur du jour

ma négritude n'est pas une taie d'eau morte sur
l'œil mort de la terre

ma négritude n'est ni une tour ni une
cathédrale

elle plonge dans la chair rouge du sol

elle plonge dans la chair ardente du ciel

elle troue l'accablement opaque de sa droite
patience.

Eïa pour le Kaïlcédrat royal !

Eïa pour ceux qui n'ont jamais rien inventé

pour ceux qui n'ont jamais rien exploré

pour ceux qui n'ont jamais rien dompté

mais ils s'abandonnent, saisis, à l'essence de
toute chose

ignorants des surfaces mais saisis par le
mouvement de toute chose

insoucieux de dompter, mais jouant le jeu du
monde

véritablement les fils aînés du monde

poreux à tous les souffles du monde

aire fraternelle de tous les souffles du monde

lit sans drain de toutes les eaux du monde

étincelle du feu sacré du monde

chair de la chair du monde palpitant du
mouvement même du monde !

________________________________________________

la voici danser la danse sacrée devant la
grisaille du bourg

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J'accepte... j'accepte... entièrement, sans
réserve...

ma race qu'aucune ablution d'hysope et de lys
mêlés ne pourrait purifier

ma race rongée de macules

ma race raisin mûr pour pieds ivres

ma reine des crachats et des lèpres

ma reine des fouets et des scrofules

ma reine des squasmes et des chloasmes

(oh ces reines que j'aimais jadis aux jardins
printaniers et lointains avec derrière
l'illumination de toutes les bougies de
marronniers !).

J'accepte. J'accepte.

et le nègre fustigé qui dit : « Pardon mon
maître »

et les vingt-neuf coups de fouet légal

et le cachot de quatre pieds de haut

et le carcan à branches

et le jarret coupé à mon audace marronne

et la fleur de lys qui flue du fer rouge sur le
gras de mon épaule

et la niche de Monsieur Vaultier Mayencourt,
où j'aboyait six mois de caniche

et Monsieur Brafin

et Monsieur de Fourniol

et Monsieur de la Mahaudière

et le pian

le molosse

le suicide

la promiscuité

la brodequin

le cep

le chevalet

la cippe

le frontal

________________________________________________

et la négritude, non plus un indice céphalique
ou un plasma, ou un soma, mais mesurée au
compas de la souffrance

et le nègre chaque jour plus bas, plus lâche,
plus stérile, moins profond, plus répandu au
dehors, plus séparé de soi-même, plus rusé
avec soi-même, moins immédiat avec
soi-même
 
 

_______________________________________________

et la force n'est pas en nous, mais au-dessus de
nous, dans une voix qui vrille la nuit et
l'audience comme la pénétrance d'une guêpe
apocalyptique. Et la voix prononce que
l'Europe nous a pendant des siècles gavés de
mensonges et gonflés de pestilences,

car il n'est point vrai que l'œuvre de l'homme
est finie

que nous n'avons rien à faire dans ce monde

que nous parasitons le monde

_______________________________________________

et nous savons maintenant que le soleil tourne
autour de notre terre éclairant la parcelle qu'a
fixée notre volonté seule et que toute étoile
chute de ciel en terre à notre commandement
sans limite.
 
 

_______________________________________________

Et il y a le maquereau nègre, l'askari nègre, et
tous les zèbres se secouent à leur manière pour
faire tomber leurs zébrures en une rosée de lait
frais.

Et au milieu de tout cela je dis hurrah ! mon
grand-père meurt, je dis hurrah ! la vieille
négritude progressivement se cadavérise.

Il n'y a pas à dire : c'était un bon nègre.

Les Blancs disent que c'était un bon nègre, un
vrai bon nègre, le bon nègre à son bon maître.

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La négraille aux senteurs d'oignon frit retrouve
dans son sang répandu le goût amer de la
liberté

Et elle est debout la négraille

la négraille assise

inattendument debout

(...)

debout

et

libre

et le navire lustral s'avancer impavide sur les
eaux écroulées.

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Le maître des rires ?

Le maître du silence formidable ?

Le maître de l'espoir et du désepoir ?

Le maître de la paresse ? Le maître des danses
?

C'est moi !

Et à moi mes danses

mes danses de mauvais nègre

à moi mes danses

la danse brise-carcan

la danse saute-prison

la danse
il-est-beau-et-bon-et-légitime-d'être-nègre

A moi mes danses et saute le soleil sur la
raquette de mes mains

mais non l'inégal soleil ne me suffit plus

enroule-toi, vent, autour de ma nouvelle
croissance

pose-toi sur mes doigts mesurés

je te livre ma conscience et son rythme de
chair
 


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